Interview de Manal Rachdi – Magazine Vertical
2020-11-30

L’architecte Manal Rachdi était l’invité d’honneur de la soirée Wicona dédiée à son réseau Référent Vertical le 6 novembre 2019. Lors de sa conférence, le fondateur de l’agence OXO a mis l’accent sur la démarche singulière qui interpelle et participe au succès de ses projets, souvent primés : une approche fondée sur l’hybridation fondamentale entre nature et bâti. Nous l’avons rencontré quelques minutes avant sa montée sur scène.

VERTICAL : Vous dites volontiers que « l’histoire et les origines sont le point d’ancrage de l’architecture d’aujourd’hui ». Qu’entendez-vous par là ?

Manal RACHDI : Selon moi, on ne peut pas écrire le futur sans une compréhension aiguë du passé avec les moyens du présent. L’histoire des lieux est toujours chargée d’un sens qu’il s’agit à la fois de comprendre et d’articuler avec l’avenir.

Quand l’agence aborde un projet, nous nous attelons à une archéologie sensible du contexte qui va nous aider à bâtir notre réflexion sur comment conduire au mieux le lieu vers un nouvel état.

VERTICAL : Quand cette démarche est-elle devenue une évidence pour vous ?

Manal RACHDI : Dès les premiers projets. J’ai besoin de paramètres pour prendre des décisions. Quand je fais une conférence, il me faut savoir à qui je m’adresse pour pouvoir adapter mon discours. C’est la même chose pour un projet : son contexte, le lieu et son histoire, vont orienter son langage.

VERTICAL : C’est ce qui fait votre singularité, votre apport à l’architecture contextuelle ?

Manal RACHDI : Avant d’être architecte, j’ai mené des études de biologie et de géologie. C’est peut-être alors que j’ai pris conscience à la fois de l’infiniment petit et de l’infiniment grand, de la structure de la cellule à la tectonique des plaques, de l’échelle du détail à celle du grand paysage. Pour moi, l’architecture est le lien entre ces deux dimensions. Elles me guident dans cette compréhension du lieu qui, comme pour n’importe quel scientifique, m’aide à définir les pistes d’intervention.

VERTICAL : Est-ce cette formation en biologie et en géologie qui vous a donné le goût de la nature ?

Manal RACHDI : Elle m’a surtout donné des éléments de compréhension. Le goût de la nature, je l’ai eu dès l’enfance en me promenant chaque semaine dans une forêt proche de chez nous, à Rabah. La ville y est entremêlée, la forêt est donc très facile d’accès. Encore aujourd’hui, quand je crée une architecture, j’essaye de reconstituer ces sensations, pour que les gens se sentent bien.
Mon grand-père était agriculteur et me parlait beaucoup de la terre ; il me disait : « la terre te rend ce que tu lui donnes », il faut donc la respecter.

VERTICAL : Vous dites appartenir à une génération « dématérialisée et connectée ». Comment conciliez-vous votre approche de la nature avec la conception de la ville et du bâtiment intelligents ?

Manal RACHDI : Chaque architecture porte les gènes de son époque, et l’architecture que je fais aujourd’hui est adaptée à notre époque.
Je parle de génération dématérialisée au sens où l’internet et la vie connectée nous permettent de nous transporter rapidement presque partout, de vivre plusieurs vies, de travailler où l’on veut. Nos bureaux – et le mien particulier ! – sont dans nos smartphones. L’architecture doit pouvoir prendre en compte dès l’étape de la programmation ces nouveaux modes de vie, par la mixité des programmes et la flexibilité des usages du bâtiment.
Quant à la nature, c’est la technologie la plus avancée – elle a mis plus de 4 milliards d’années à se transformer et elle est extrêmement performante !
Pour revenir sur la mutabilité fonctionnelle des bâtiments, elle fait écho, pour moi, à la capacité de la nature de s’adapter aux situations. Ils doivent pouvoir s’autogérer en réagissant par rapport à leur environnement. Il faut pouvoir leur injecter ce que j’appelle les « gènes métamorphiques » qui lui permettront de se transformer.

VERTICAL : L’expression « bâtiment vert » ou « écologique » a-t-elle du sens pour vous ?

Manal RACHDI : Le bâtiment le plus écologique est celui que l’on n’a pas construit. Un bâtiment neuf peut tendre vers l’écologie mais le bilan carbone sera toujours positif.

VERTICAL : Avez-vous eu l’occasion de travailler sur des projets de rénovation ?

Manal RACHDI : Les bâtiments les plus éco-performants resteront vains si la ville dans laquelle ils s’insèrent ne tend pas elle-même vers l’éco-performance. C’est comme au foot : si un seul joueur est bon, l’équipe perd. On perdra le match si on oublie de travailler sur l’ancien.
Ce n’est pas le cœur du métier de l’agence mais nous avons quelques gros projets de réhabilitation en cours, pour l’instant confidentiels. La transformation de l’existant est fascinante, c’est un challenge formidable.

VERTICAL : En 2019, on célèbre les 100 ans du Bauhaus. Qu’est-ce que c’est pour vous d’être un architecte d’avant-garde aujourd’hui ?

Manal RACHDI : Pour moi, l’architecture n’est qu’une continuité. Chaque mouvement répond à la problématique de son époque. À l’époque du Bauhaus, c’était génial de faire une très belle dalle en béton et on se fichait de son bilan carbone ou de son ACV. Aujourd’hui, nous avons conscience que notre monde est fini. Être d’avant-garde alors, ce pourrait être revenir à une architecture vernaculaire.

VERTICAL : Le bâtiment idéal pour vous, ce serait quoi ?

Manal RACHDI : Ce serait… une chaise dans une forêt : une vue à 360°, des sons fantastiques, une émotion permanente… C’est un peu ce que j’essaye de reproduire dans mes bâtiments. Essayer d’être performant pour un bâtiment, soyons honnête, c’est tendre vers. La nature me fascine parce qu’elle a trouvé un équilibre – ce qu’on en fait, c’est autre chose.
L’industrie du bâtiment pèse 46% de notre consommation énergétique nationale et 26% de nos émissions de GES. A-t-on envie que ça change ? Si oui, cela implique un changement de paradigme. On a dérapé, on a construit n’importe comment, on a inventé des industries qui détruisent notre planète. Il faut revenir à des matériaux nobles, utiliser des matériaux biosourcés, recyclables, requalibrer le logiciel de notre approche et mettre de côté tout ce qui ne lui est pas utile. Notre planète est notre trésor, si on ne le protège pas, on ne pourra pas aller plus loin.

VERTICAL : La plupart de vos projets ont été développés en association avec d’autres architectes…

Manal RACHDI : Quand on est jeune architecte, c’est un passage obligé pour accéder à la commande. C’est aussi plus facile, sur de gros projets, de monter des équipes plurielles. J’ai pris un plaisir fou à le faire avec mes amis architectes. Mais j’adore aussi monter des projets seuls ; l’agence en a actuellement plusieurs en cours.
En fait, l’associé, l’architecte, le collaborateur, le client, l’ingénieur… je les considère tous comme des sparring partners. Au sens où une idée, une réflexion, une pensée doit être testée, challengée jusqu’à épuisement pour s’assurer que le bâtiment va répondre à l’ensemble des problématiques actuelles.
Chez OXO, nous explorons pour chaque projet de nombreuses versions, nous testons beaucoup d’options. Il nous semble essentiel d’avoir une approche holistique de notre métier. Je ne suis pas un artiste, je suis un architecte, et je me nourris des contraintes pour produire de l’architecture.

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